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DANS LE CLIN D’ŒIL DE RADU TUIAN


La reconnaissance artistique est biométrique pour le peintre : il a un iris au bout du pinceau.
On ne regarde pas un tableau sans avoir un regard pour soi-même. Dans ce tir croisé, les balles touchent des endroits insoupçonnés.

La peinture de Radu Tuian a des yeux à facettes.
Pareils à ceux d’une abeille déclinés par un nuancier pantone.
Des regards alvéolés comme dans un rayon de miel.
Il y a dans son catalogue de grands yeux décolorés partis à l’aventure, comme un détachement de gamètes à la recherche du monde, vus au microscope. Des yeux rouges, timides, striés par une pensée vagabonde ou abandonnés sur un sol en moleskine. Des globes oculaires serrés les uns contre les autres comme sur un capitule de tournesol. Des regards blancs comme des pierres précieuses. Des pupilles larges comme des pétales prêts à éclore au moindre signe.

Il y a des yeux gros, beaux, bleus, hésitants, joyeux, étonnés. Des yeux doux, entassés dans un coin, des yeux noirs, éparpillés par le vent. Des yeux ronds qui coulent, des yeux verts qui se promènent dans un parc délavé. Des yeux albâtres, étalés sur la toile comme un champ de pissenlits. Des œils-de-bœuf qui pourraient bien s’avérer des œils-de-chat. Ou des œils-de-pie. Des yeux qui se mélangent, qui cohabitent. Qui catalysent les éléments ou bousculent la matière. Des yeux qu’on dirait programmés par des psychotropes. Des prunelles dilatées par un feutre enthousiaste.
Il y a aussi des yeux tout petits qui forment un tamis. Pour tamiser les illusions d’hier et de demain.

Il y a encore l’œil vif, décoratif, taillé dans l’huile. L’œil magique de l’internet, démystifié. L’œil de verre du cyclone, l’œil en cire du silence. L’œil électrique apprivoisé par une main qui n’en finit pas d’arrondir les angles de l’existence, de les aplatir pour les faire entrer dans la boîte. Il y a l’œil comme une empreinte révélatrice, comme un alibi chromatique. L’œil comme une fleur indécise, l’œil comme un arrache-cœur, l’œil qui, souvent, n’en est pas un.

On voit de bon œil toutes ces sphères qui changent de place, de taille et de couleur comme dans un miroir ensorceleur.
Ce kaléidoscope aseptisé est un terrain ludique qui ménage des surprises. En le déplaçant d’un millimicron, ces possibles œils deviennent des balles baignées dans le pastel du chevalet.

La peinture de Radu Tuian a des yeux à facéties.

Radu Bata 2012

 

 

    Sur quelques dessins de Radu Tuian

    Série Amalgamated -2013:

     

    Tout d’abord, les dessins au crayon à papier se présentent sans perspective, sans couleurs, aplatis : des formes, un jeu de formes.

    Il s’agit de formes comprises seulement à partir de leurs contours. Le dessin ne met pas en scène le geste du dessinateur ni non plus une figure.
              Les formes ne sont pas non plus placées dans une perspective mais elles constituent occasionnellement des perspectives partielles et locales. Leur volume résulte d’une texturation des surfaces : celles-ci reçoivent diverses trames ou montrent un effet de matière: des striures, des rayures, divers motifs dont un qui ferait penser à un plan de dédales ou de labyrinthe. Parfois encore les formes sont chaudement noircies ou grisées. Parfois, ce traitement en volumes semble esquisser une architecture
              La composition de ces surfaces ou formes fait apparaître une grammaire d’avant la grammaire : dessinez une forme puis remplissez-là de différents motifs. Un jeu qui semble infini et qui fait penser à d’autres joueurs, Klee en tête. La curieuse fascination pour le remplissage que nous avons enfant, comme ces ensembles de cases numérotées qui découvrent une figure par le coloriage, autre remplissage.
              Ici, le même jeu pour adulte dans lequel la texture remplace la couleur. Et de là une certaine sobriété, ascèse, distance, inquiétude ou plutôt énigme.
              Que signifient quelques formes qui s’enchâssent plus ou moins ? Quel sens ? Pas de drame, pas de tendresse, pas de représentation, pas de couleur. Presque rien qui soit suffisamment familier pour nous ramener vers le connu. Ce n’est pas l’évocation d’un mystère mais seulement  des formes qui nous regardent et par là finissent par nous interroger. Pourquoi ce jeu ? Que faisons-nous là face à ces formes?
              Face à cette absence de l’animé, difficile de ne pas ressentir une certaine solitude, ou une posture.
              Ces formes ne renvoient à rien, elles ne signifient pas, elles ne rappellent rien. Un peu comme ces plans de chantier de construction à la fin de L’Eclipse d’Antonioni qui suspendent le film sans le résoudre, on se trouve devant un arrangement de formes qui nous interroge, qui souligne peut-être une certaine indétermination parce que cet arrangement possède le caractère du jamais vu, de la nouveauté. Et le jeu des formes ne nous offre pas non plus le repos de la systématicité : rien de répétitif, le jeu reste fondamentalement ouvert comme des formes qui ne se seraient pas encore figées en conventions et règles.
              C’est l’esquisse d’éléments pour un jeu possible qui ne trouverait pas ses règles et par là resterait en perpétuel mouvement, durablement inchoatif. Il est tentant de faire l’hypothèse qu’il s’agit là d’une des possibilités fondamentales du dessin lorsqu’il ne représente pas. En ce sens les dessins de Radu Tuian articulent quelque chose de très fragile et intime, de rare car prêt à disparaître dans la constitution d’un langage, des règles, dans la systématisation et l’unification.

              Et pourtant, hormis les architectures sans habitation et sans habitants, on trouve ici et là des éléments qui rappellent le monde. En ce sens, les dessins ne sont pas non plus un exercice purement formel.
              Des formes qui pourraient être des dessins d’organes, d’algues, de rhizomes. Et plus près encore de la figuration, des animaux aplatis et sans profondeur, ou encore ce qu’on peut voir comme autant de représentations de branches, viscères ou fleurs.
              Il y a là presque les débuts d’une écriture hiéroglyphique, lorsque l’écriture se présente comme un rébus. On passe ainsi de la forme abstraite à un élément corporel et d’une représentation à une simple figure géométrique. Dans cet assemblage, la perspective manque ou plutôt reste simplement locale, parcellaire, elle ne tient qu’à chaque figure ou objet. Les objets ne produisent de perspective qu’en eux-mêmes et elle ne s’étend jamais au-delà. Ni l’unité du langage, de l’écriture ou de la grammaire ni celle du vocabulaire si ce l’économie du crayon. Mais pas non plus l’unité de l’espace. Finalement, il nous faut admettre qu’il s’agit d’un espace essentiellement mental, d’une tentative pour dire sans parole si ce n’est quelques éléments représentationnels égarés ici et là, enserrés dans des formes introduisant ou pas un volume.
              Je l’ai déjà dit, il n’y a dans ce dessin aucun pathos, aucun souffle, aucun cri. En cela, ces dessins constituent bien des exercices spirituels, une gymnastique mentale et non pas l’expression d’affects ou d’émotions. Ou, si émotion il y a, elle est exposée et non manifestée, elle est voilée et retenue, chiffrée si on peut dire dans le rebus d’une écriture qui se cherche mais dont l’intérêt tient à ce qu’elle reste essentiellement inachevée.

    Stephane Lemaire 2013